Citation
ROLLAND « Il fait semblant de se faire mal »
VOECKLER « Et, lui, il préfère être beau »
Les deux héros français du dernier Tour, se répondent du tac au tac.
« THOMAS, vous êtes arrivé un jour après les autres en stage parce que vous avez été refoulé à l’aéroport faute de passeport. Votre réputation de coureur qui ne laisse rien au hasard en prend un sacré coup !
Thomas Voeckler (T.V.) : Çane m’était jamais arrivé. Le pire, c’est qu’en partant jeme suis dit : “C’est bon, j’ai mon portefeuille, donc ma carte d’identité.” Mais non, elle était sur l’étagère.
Pierre Rolland (P.R.) : Il compte sur sa femme pour la lui mettre dans le portefeuille (rires)…
T.V. : Moi, en tout cas, ma femme ne mefait pasmavalise ! Du coup, jeme suis fait chambrer et j’ai dû l’accepter parce que j’aurais été le premier à chambrer dans ce cas-là. J’ai fermé ma gueule, j’ai repris un taxi, le train pour Nantes, tout à mes frais. Je n’avais rien à dire pourmadéfense, je ne pouvais mêmepas mettre ça sur le dos de ma femme.
P.R. : C’est vrai pourtant pointilleux…
T.V. : Je suis un peu chiant sur le matériel et l’organisation, mais dans la vie de tous les jours, je ne suis pas trop pointilleux, ce n’est pas mon caractère. Pour le vélo, j’aime quand c’est carré, bien ficelé.
P.R. : Dans un Liège-bastogne-liège, c’est le seul coureur qui avait vérifié son vélo de rechange la veille de la course. En plein milieu de l’épreuve, il casse le dérailleur. Il était bien content de sauter à la volée sur un vélo réglé au millimètre, prêt à faire feu. Il a dû mettre trois minutes top chrono à reprendre sa place parce qu’avec Didier Rous ( maintenant directeur sportif chez Cofidis) au volant ça carburait bien dans les voitures !
– Ces stages ont aussi pour but d’intégrer les nouveaux : parmi eux, Björn Thurau. Le nom vous dit quelque chose ?
P. R. : J’ai une culture s’approche de zéro.
T.V. : Je ne pourrais pas dire ce qu’il a gagné mais Dietrich Thurau, oui, pour moi c’était un grand coureur. Je ne savais pas que son fils faisait du vélo.
– En 1979, Thurau avait terminé deuxième de…
T.V. : … Liège-bastogne-liège, c’est pas ça ?
– Non, c’était l’année d’avant. En 1979, il le gagne et finit deuxième du Championnat du mon d e de Va l k e nbu rg devant… Jean- René Bernaudeau, votre manager. Bernaudeau ne retrace pas l’histoire avec vous ?
P.R. : Si, si, on y a droit !
T.V. : Il raconte toujours les mêmes, et comme ça fait longtemps que je suis dans la boutique ( depuis 2001)…
P.R. : Moi, je suis content de les entendre mais je comprends qu’au bout de dix ans dans la boîte…
T.V. : Je regarde si les versions diffèrent avec le temps, mais non, ça tient la route.
P.R. : Les histoires avec Bernard Hinault, où trois leaders du Tour se barrent dès le premier jour dans une échappée, c’est quelque chose qu’on ne verra plus, et forcément, ça laisse rêveur !
T.V. : Celle que je préfère, c’est l’histoire de la bordure des Raleigh ( célèbre équipe néerlandaise des années 80). Hinault l’avait mal pris. les Raleigh roulaient comme des bestiaux dans le vent, et Hinault, musette autour du cou, les a remontés un à un de l’autre côté de la route en criant : “Bande d’enculés !” Ce n’est plus envisageable dans le vélo aseptisé de nos jours.
– Quand J.R. (Jean-rené Bernaudeau) a raccroché, en 1988, Thomas, vous alliez sur vos dix ans. En Martinique, vous alliez bientôt devenir “Ti Blan” en signe d’affection pour un courage jamais récompensé sur le vélo. Peut- être est- ce une image fausse, mais vous incarnez le coureur laborieux quand vous, Pierre, vous représentez le coureur au talent inné…
P.R. : Je gagne moins de courses que lui…
T.V. : Jeune, je ramais. Chez les juniors, j’arrivais à faire des perfs, mais pas du tout parce que j’étais le plus fort. J’étais à la bagarre tout le temps. Toi, Pierre, je ne sais pas si tu machinais (sic) chez les jeunes. Mais il ne faut pas non plus s’attacher aux apparences : dans les cols du Tour, on avait l’impression que pour Pierre ça allait, alors que moi, à souffrance égale, c’était plus démonstratif.
P.R. : J’intériorise la souffrance.
T.V. : Moi, ça transpire beaucoup plus, je suis beaucoup moins élégant sur le vélo, je suis toujours à droite, à gauche, je secoue le vélo dans tous les sens. Pierrot, je pense qu’il fait attention à pédaler bien rond. Il pourrait aller plus vite mais il préfère être beau et le rester le plus longtemps possible !
P.R. : Et lui, il fait semblant de se faire mal à la gueule, pour apparaître plus humain. Moi, je faisais semblant d’être bien et lui d’avoir mal !
T.V. : Pierrot, il sait qu’il serait mieux sur le 39 mais il laisse le 53 parce que ça a de la gueule !
– Pierre, revenons à la part innée de votre talent…
P.R. : Ouais, j’ai commencé en milieu de saison à quinze ans, et j’ai tout de suite gagné une course. Chez les cadets, j’en ai gagné beaucoup. J’allais avoir seize ans quand j’ai commencé, et à dixneuf ans et demi, je passais pro. Ma i s , attention, le vélo n’a jamais été facile, j’ai toujours aimé beaucoup m’entraîner.
– Vous occupez deux pôles opposés. Vous, Thomas, avec l’envie de tout maîtriser dans votre préparation, votre approche des courses, et vous, Pierre, dans une relation étroite avec un homme de confiance, Jean- Philippe Robert (sonentraîneur).
P.R. : J’ai besoin d’un guide. Si ça ne tenait qu’à moi, j’irais rouler tous les jours cinq ou six heures, je n’en ferais jamais assez, et lui est là pourmefreiner, m’orienter vers le qualitatif et non le quantitatif, me conseiller dans mes choix de courses. Dès qu’on a collaboré, j’ai senti une grande différence.
T.V. : À vingt-trois ou vingt-quatre ans, si j’étais tombé sur quelqu’un de compétent, je ne dis pas que je n’aurais pas eu un entraîneur. Je me suis toujours débrouillé tout seul et peut-être que j’ai perdu du temps. Moi , je travail le vraiment à l’ancienne, à me servir des courses pour retrouver le niveau. Pierrot, c’est plus planifié. Il faut aussi compter avec l’aspect psychologique parce que l’entraîneur, c’est celui qui te rassure quand les sensations tardent à venir.
– Pour schématiser, on a l’impression que vous, Thomas, vous ne doutez de rien et vous, Pierre, de tout…
T. V. : Je vous coupe parce que j’entends souvent ça. Ce n’est pas vrai, je doute souvent, mais quand je le dis, ça surprend toujours. Je n’ai pas le sentiment de devoir me justifier et je ne doute donc pas par rapport à ce que je dois faire, mais je n’ai pas une confiance exacerbée en moi. Si on ne doute pas, ça veut aussi dire que l’on ne se remet pas en cause.
– Vos histoires sont liées, audelà de ce que vous avez vécu côte à côte l’été dernier : en 2008, Pierre (alors au Crédit Agricole), votre percée au grand jour se situe…
T.V. : Oui, oui, je vois où vous voulez en venir ! Au Dauphiné et à la montée du Salève ( avant l’arrivée à Annemasse). On était une quinzaine devant ce jour-là, trop nombreux, et je décide d’attaquer. Pierrot me suit alors qu’il n’était pas derrière moi, et ce con-là, il me dit : “Je te surveillais parce que je savais que tu allais attaquer…”
P.R. : Quand il va attaquer, il tourne la tête dans tous les sens, à droite, à gauche. Maintenant, il ne le fait plus trop, mais là, je savais qu’il allait en mettre une !
T.V. : Je passe un relais, il repasse en faisant l’intérieur du virage, je décroche et jeme dis, punaise, je vais revenir, je vois bien que ça va aller au bout. Mais je n’ai jamais pu recoller, j’étais écoeuré. Du reste, tu fais deuxième.
P.R. : Je me fais doubler en haut par Dessel.
T.V. : Il n’ose pas le dire, alors je vais raconter pour lui : il y a eu une polémique parce qu’il y avait de la colle au bidon ( expression pour dire que le coureur a bénéficié de rétropoussettes illégales). Ce jour-là, tu m’as donné un coup de vieux. Ça s’appelle “péter à la roue” tout simplement. Au train, sans attaque. Tout juste s’il nemeregardait pas pour que je passe le relais, il croyait que j’étais encore là et devait penser que je ratonnais !
– Trois ans après, Pierre, c’est Contador que vous décrochez pour gagner à l’alpe-d’huez !
P.R. : La veille, dans le Galibier, ça allait vraiment bien. Au niveau confiance, j’étais au top du top. Si, à sa demande, je laissais Thomas tout seul, ce que je n’avais pas fait jusquelà, ce n’était pas pour me dégonfler. Je pensais à la gagne, pas un instant au maillot blanc. J’aurais fait deux ou trois, tu ne m’en aurais pas voulu, hein, Thomas ?
T. V. :À l’arrivée, l’assistant me demande : “Tu sais qui a gagné ?” Au fond de moi, qu’est-ce que j’en ai à foutre ? Je viens de perdre le maillot jaune, je meprends trois minutes, j’ai merdé. Puis il ajoute : “C’est Pierre Rolland !” Il n’a pas dit “Pierrot” mais “Pierre Rolland”. Ça m’a fait du bien de l’entendre.
– C’était un gros exploit et pourtant, Pierre, vous nous avezmême dit un jour :“Contador,ilm’abattucentfois,jel’ai battuunefois.” Votre modestie vous…
T.V. : ( Il coupe.) Vous n’allez pas l’emmerder parce qu’il est modeste ! Après, s’il se la raconte, vous allez dire qu’il a la grosse tête. Laissez-le être modeste et avoir des ambitions qu’il n’affiche pas !
– Bon alors, c’est vous que je vais “emmerder”… Vous qui lisez si bien la course, vous n’allez pas rejeter la faute sur votre directeur sportif quand vous roulez seul, en chassepatate, dans le col du Télégraphe. Ça vous a coûté votre podium à Paris !
T.V. : Tout ce qui s’est bien goupillé depuis le début s’est mis de travers ce jour-là. Dans le Télégraphe, Fränk Schleck s’écarte et je ne reste plus qu’avec Evans, Contador et Andy Schleck. Là, Evans s’écarte à son tour, mais je ne sais pas encore que c’est sur un problème mécanique. Au même moment, Contador se retrouve dans l’aspiration de la moto et ça a fait un écart. J’insiste, en fait, parce que je suis persuadé que derrière c’est un par un que ça saute. Je me laisse abuser par l’image de Schleck et d’evans qui s’écartent et je pense que tout le monde est éparpillé derrière.
P.R. : Quand les gros sont partis, il y a eu un gros coup de frein dans le peloton, et ça s’est organisé.
T.V. : Alors que, moi, je pensais qu’il y en avait partout ! Je maintiens vingtcinq secondes dans le Télégraphe et le Galibier. Quand ça passe à quarante-cinq et que derrière ils ne sont plus qu’à une minute trente, je sais que c’est mort. Quand je meretourne et que j’aperçois un groupe organisé, je comprends que j’ai fait une grosse boulette et que ça va me coûter vraiment très cher pour l’alpe.
– Vous perdez votre maillot jaune et même votre place sur le podium à Paris, mais votre popularité, elle, a encore dû grimper de quelques points. Un tout récent sondage dans L’équipe Magazine vous place neuvième, devant des championsrenomméscommebenzema, Michalak ou Henry…
T.V. : Oui, mais eux ils seront aux mêmes places dans quelques années, alors que notre notoriété à nous, les cyclistes, est plus aléatoire, soumise au succès du moment. J’ai connu le succès en 2004 et ça s’est tassé jusqu’à l’été dernier : je me suis rendu compte que je pouvais très bien vivre avec ou sans la popularité. Parfois, des gens font semblant d’écrire un SMS sur leur smartphone et d’un coup je me prends un flash. Mais, bon, on s’accommode très bien de tout ça. Je dis souvent à ma femme: les moins dequinze ans et les plus de soixante, tu peux t’inquiéter, mais entre les deux, tu n’as pas de soucis à te faire !
– Justement, dans ce sondage vous êtes troisième chez les plus de soixante-cinq ans.
T.V. : C’est un sport de vieux.
P.R. : Qu’est-ce qu’on peut y faire ? Il plaît aux mamies, il plaît aux mamies !
T.V. : Quand elles m’embrassent, souvent elles piquent.
P.R. : Et elles ne demandent pas, en principe. C’est : “Viens-là, mon garçon !”
T.V. : C’est clair qu’il faut moderniser le vélo.
P.R. : J’ai couru un critérium en Hollande, c’est pas un bal musette ! Il y a un DJ d’un côté, un autre plus loin. Les VIP font un tour en cabriolet, non, vraiment, c’est pas le bal musette !
T.V. : Faut que ça ait de la gueule ! O.K., on a du mal à se passer des bus, mais je dis souvent, sur le ton de la rigolade mais je le dis quand même : quand est-ce que vous allez sortir un grand écran et une grande bâche pour montrer la course en direct, avec de la musique, un stand avec des fringues ? Il faut aussi savoir de quoi on parle : s’agit-il d’amener des jeunes au cyclisme ? J’ai du mal à concevoir qu’une manche de Coupe de France, par exemple, ne soit pas précédée d’unemanif de jeunes, pour les clubs du coin qui restent ensuite regarder la course.
– Le cyclisme retrouve cependant des couleurs, certainement grâce à la lutte antidopage, qui fonctionne mieux. Mais, ces derniers temps, on a vu plusieurs cas de “no shows” sans qu’il y ait forcément tricherie. Le convient-il ?
T.V. : Tiens, prends l’exemple demon passeport : hier matin, j’étais censé être ici et j’étais chez moi. Je ne suis pas allé sur Internet pour le signaler. Mais je dis toujours : on a un métier de passion, on ne se lève pas à 5 heures du mat’ pour aller à l’usine. Donc, il faut accepter des contraintes sans crier à l’atteinte à la vie privée. En fait, je préférerais donner mon accord pour être toujours localisé avec ma puce de téléphone ou bien qu’on me mette une puce comme celle qu’on a collée à l’oreille de mon chat, ça me faciliterait les quelques années qu’il me reste à courir.
– Nous sommes encore dans la période des voeux, Pierre, quel est celui que vous adressez à Thomas ?
P.R. : Santé et réussite !
T.V. : Pierrot, va là où tu as envie d’aller. Tu sais pourquoi tu pédales et je te souhaite d’atteindre le but que tu t’es fixé. »
GILLES COMTE