« On n’a pas de Platini »
GIANNI BUGNO, aujourd’hui président de l’association des coureurs, déplore qu’aucun ancien champion ne puisse briguer la présidence de L’UCI.
Derrière sa fine moustache de mousquetaire, son blouson de cuir de motard et ses cheveux ébouriffés, Gianni Bugno est méconnaissable, il passe d’ailleurs incognito à l’aéroport de Milan-linate, où nous avons pris rendez-vous. À quaranteneuf ans, il ne subsiste rien ou presquedu double champion du monde (1991-1992) et du dauphin de Miguel Indurain dans le Tour 1990, si ce n’est quelque chose de juvénile dans l’allure.
lâche-t-il comme pour dire qu’il est un autre homme. Pilote d’hélicoptère pour une compagnie privée, il devient presque amnésique quand on lui parle de sa carrière. dit-il, Cela ne l’empêche pas d’être triste pour son sport, vilipendé, raillé, malmené par ses censeurs. Et pour les coureurs, qu’il défendcommeil peutmêmes’il reconnaît qu’
Élu président du CPA, leur association internationale, en juillet 2011, c’est à ce titre que nous l’avons rencontré.
« DANS VOS INTERVENTIONS, vous regrettez qu’on évoque trop le passé, mais peut-on en faire l’économie avec tous les procès qui nous y ramènent ? – Parler du passé nuit au présent, or les contrôles se sont renforcés avec le passeport biologique et la marge demanoeuvre des tricheurs s’est resserrée. Il faudrait donner plus de voix à tout ce qui est fait, pas seulement aux tricheurs. C’est un cercle vicieux, des tricheurs il y en aura toujours. – D’accord, mais comment se tourner vers l’avenir sans liquider le passé ? Armstrong, c’est dix-sept ans de présence chez les pros… – Dix, quinze ans après, tout cela at-il encore un sens ? De quelle réalité parlons-nous ? Le cyclisme depuis Armstrong a évolué, en mieux, et, moi, j’accueille ses aveux comme un point de départ pour les jeunes qui doivent évoluer, changer de mentalité, penser différemment leur métier, ce qui est en train de se produire. C’est dangereux de revenir en arrière. Autant remonter à l’origine des premiers contrôles, en 1965. – Anquetil avouait qu’il se dopait, comme tous ses pairs. Cela fait déjà cinquante ans. Et le problème est toujours là, récurrent. – Faut-il pour autant incriminer les coureurs et seulement eux ? Alors qu’ils s’exposent, payent de leur personne, alors qu’ils versent deux pour cent de toutes leurs primes à la lutte contre le dopage qui coûte cher. Je ne vois pas ça dans d’autres sports. – Vous avez couru chez Chateau d’Ax avec Moser, Rominger et le docteur Ferrari… – …je vous coupe. Ferrari n’était pas le médecin de l’équipe, mais le préparateur exclusif de Moser. – Il avait suivi Moser à Mexico pour son record de l’heure avec Conconi. C’est à partir de là que tout est devenu plus grave. – Je ne crois pas. On parlait déjà d’un système de dopage sophistiqué en URSS, en RDA avec des athlètes d’État. Disons que l’EPO a transformé le métabolisme du coureur, mais c’est pour cela qu’en août 1996, avec Fondriest, je suis allé à l’UCI pour en avertir les autorités. Parce que c’était un vrai problème pour tout le sport. On a été les premiers à réclamer des contrôles sanguins. – Vous déplorez souvent que le coureur soit seul à payer ? – Parce qu’il naît athlète, mène une vie ascétique, régulière, ne fume pas, ne boit pas et se retrouve un jour confronté au dopage, sans l’avoir voulu. Dans ce système, c’est lui le maillon faible. Je le répète : il naît athlète. Pantani, à quatorze ans, avai t déjà démo n t r é d’immenses dispositions pour la montagne. Cipollini a pu consulter Ferrari, Fuentes… À la base, il y a l’athlète. Et, pour moi, il reste le plus grand sprinteur de son époque. Maintenant, ce qui me navre aussi, c’est d’apprendre tout cela six ans après l’opération Puerto. – Parce que le temps de la justice civile n’est pas celui de la justice sportive. – Oui, et ce n’est pas fini. En Italie, il y a d’autres enquêtes en suspens, à Padoue, à Mantoue. Avec d’autres révélations à venir… – Arrivera-t-on un jour à éradiquer le dopage ? Ou est-ce une illusion ? – Je ne sais pas. Mais on progresse et on a besoin de croire à ce qui est fait. – Le cas Armstrong démontre que les contrôles ne sont pas fiables. Il en a subi plus de cinq cents sans jamais être positif. – Parce que le système de contrôle n’était pas aussi sophistiqué qu’aujourd’hui. Il faut toujours se retenir de juger avec les codes, les mentalités du moment présent. Et considérer aussi que, de tout temps, l’antidopage a toujours été en retard sur le dopage. – On se serait attendus à une réaction de votre part, après qu’Armstrong a déclaré au micro d’Oprah Winfrey que sur
(Photo Roberto Bettini)
QUARRATA (Italie), 13 FÉVRIER 2011. – Gianni Bugno n’ont plus confiance dans les institutions. » : « La plupart des coureurs
« Il y a trop d’incohérences »
deux cents coureurs de son époque, cinq seulement ne se dopaient pas. Un chiffre arbitraire et mensonger. – Je ne veux pas polémiquer avec Armstrong, ces considérations sont les siennes et mon rôle est ailleurs, dans le dialogue avec les coureurs. La plupart n’ont plus confiance dans les institutions. En l’UCI. Et sont inquiets, ou frustrés. Ils se soumettent à des batteries d’examens, acceptent d’être repérables jour et nuit, et puis les confessions d’Armstrong laissent entendre que le système est poreux… – Qu’il soit allé jusqu’à offrir unemachine decontrôle àl’UCI ne vous avait pas choqué ? – Toutes ces choses donnent à penser qu’il y a peut-être eu des privilèges, des passe-droits. LeMond en appelle à unchangement de gouvernance. Mais y a-t-il une alternative à Pat McQuaid ? Personne ne s’est proposé pour ce poste avec des solutions, des idées neuves. Et nous n’avons pas de coureurs au niveau politique. Dans les commissions, vous trouverez Roche, Zabel. Mais nous n’avons pas un Platini. Et le système de vote ferme la porte à de nombreux candidats potentiels. C’est un système à huis clos qui ne permet pas d’innover. – Quelle est votre position au CPA ? – Je me borne à conseiller l’UCI pour qu’elle donne des garanties aux coureurs. Sinon les sponsors s’en iront. Maintenant, pour avoir plus de poids, il faudrait aussi que les Australiens, les Américains, les Russes, qui sont largement représentés dans le peloton, créent leur propre association puisqu’ils nesont pas chez nous. – Il existe des différences de traitement en fonction des pays. Ona vu Pozzato privé des Jeux de Londres par l’Italie en raisonde ses liens avec Ferrari. Et c’est un autre de ses clients, le Kazakh Vinokourov, qui a raflé le titre olympique… – Il faudrait unifier les règles, pas seulement en matière de dopage mais aussi d’assurances, de salaires et de fiscalité. Mais, là encore, seule l’UCI peut agir. À elle de faire en sorte que les neuf cent cinquante coureurs pros soient sur un pied d’égalité. Il y a trop d’incohérences. Même quand on parle de mondialisation. Notre produit, c’est le Tour, le Giro, la Vuelta, cinq classiques patrimoniales. Ce qu’il faut vendre, c’est ça. La nouveauté n’est pas d’aller courir en Chine, mais de faire en sorte qu’un jour un Chinois puisse gagner le Tour. »
PHILIPPE BRUNEL