Les vacances de POA

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THAÏLANDE : LA CITÉ SE DÉLESTE DES CLICHÉS par Florence Aubenas
Là-bas, on ne les prend pas pour des « racailles » ou des djihadistes en partance pour l’Irak ou la Syrie. Depuis quelques années, la Thaïlande est la destination de prédilection des jeunes de banlieue.
Claquer la portière et rouler vers la rue de la République, à travers le quartier du Petit Nanterre, dans les Hauts-de-Seine. Passer devant la mosquée, ralentir au cas où l’oncle qui habite le HLM en face passerait justement par là. Continuer tout droit jusqu’au centre commercial et klaxonner à toute force, plusieurs fois. Puis descendre en criant : « Je pars demain !» Alors, dans la modeste arène que dessinent le parking, le supermarché miniature et le taxiphone – qui vend aussi du café au gobelet –, un cercle s’arrondira avec les petits, les grands, les scooters, les chiens, des mères peut-être, voire des filles, allez savoir. De bouche en bouche, on répétera : « Il part demain ! » et, pour quelques instants au moins, Mourad aura l’espoir de tenir la vedette au petit théâtre qui se joue, chaque matin, à la cité des Pâquerettes. Mourad Kateb se demande pourquoi, à 25 ans, il garde le besoin frénétique de faire ces trucs de gamin. Mais à quoi bon partir si les voisins ne sont pas au balcon ? Personne ne lui demandera sa destination, il en est sûr. Pas même une blague sur la Syrie et ceux qui décollent pour le djihad. Le voyage, le vrai, on sait ce que ça veut dire dans les cités de France : c’est la Thaïlande pour les vacances.
A Patong, un quartier baptisé « les 4000 »
« Si tu es jeune, si tu veux briller ou simplement exister, il faut pouvoir mettre la Thaïlande sur ton CV, au moins une fois, décrète Mourad. Tu es obligé. » Et, du coin de l’œil, il vérifie que le petit Zac est bien en train de baver d’admiration, lui qui a flambé 700 euros, grattés sou à sou en livrant des pizzas, pour s’offrir une paire de mocassins italiens, noirs et vernis. « En Thaïlande, tu peux faire tout ce qui est interdit ici. Tu es libre, sans limites, tu vas au bout de tes rêves », s’exalte Mourad. Un grand s’en mêle. « Tu y es déjà allé combien de fois ? » Mourad éclate de fierté. « Ce sera ma cinquième », et il exhibe sur son portable la photo d’un gros garçon, de dos, tentant d’échapper à la foule. Il assène : « Tu reconnais Maradona ? Là-bas, j’ai été le premier à le voir. » La Thaïlande, aujourd’hui, on y vient de tous les quartiers de France, surtout à Patong, dans l’île de Phuket, où un coin entier de la ville a été baptisé « les 4000 », en référence à La Courneuve, comme si « Les Caillera en vacances » se muait soudain en odyssée initiatique.
Enfin, ça y est. Mourad Kateb est arrivé. Le voyage commence par Pattaya, près de Bangkok, là où le mythe a éclos. La nuit est déjà bien avancée, ça l’arrange, la meilleure heure pour remonter Walking Street. Il y fonce, sa caméra Go-Pro sur la poitrine, filmant ce grouillement d’humains emportés de bar en bar, certains trop sombres, d’autres envahis de néons, au milieu de contrefaçons flamboyantes par vitrines entières. Déferlement de bière, de vodka, de soupes de nouilles servies dans des carrioles, de filles thaïes dansant sur des comptoirs en plein air. Devant une boîte de nuit, Mourad demande à Sofiane : « Tu veux y aller ? » Sofiane, c’est son petit cousin, tout pâle d’émotion et de timidité, 18 ans, sa première Thaïlande. Le jour du départ, sa sœur a pleuré, et Sofiane serre dans un carnet trois phrases en anglais, le kit de survie : « Combien ça coûte ? » ; « Où sont les toilettes ? » ; « Parlez-vous français ? » On lui a répété de ne pas s’en faire. « Là-bas, personne ne vole, sécurité maximum. Si on te dépouille, ne cherche pas : ce sera quelqu’un des cités. »
Quand les deux garçons entrent dans la discothèque, un Thaï en grand uniforme, la soixantaine, claque des talons et se met au garde-à-vous. Eux sont en tongs-bermuda, même modèle vert fluo, acheté à la descente de l’avion. L’hôtesse les escorte avec cérémonie jusqu’à la piste, les seins en avant, un sourire qu’on devine derrière son masque blanc anti-pollution, bien plus couvrant que sa micro-jupe. « Chez nous, je me fais toujours recaler à l'entrée des boîtes. Mais ici, ils ne connaissent ni la banlieue ni les cités. Pour eux, on est normaux. » Les deux garçons traversent au pas de course un magma compact d’Australiens qui dansent les bras en l’air, puis se précipitent dans la boîte d’en face – des Russes cette fois –, et encore dans une autre. « On est les rois du monde », halète Mourad. Dans la quatrième, deux barbichus du Blanc-Mesnil discutent de l’opportunité de se faire incruster un diamant dans une dent. Un autre bombarde ses contacts de SMS hystériques : « JE SUIS EN BOÎÎÎÎÎÎÎTE ! » Il y est entré pour la première fois. La serveuse, 20 ans peut-être, rit. Elle explique avoir longtemps cru qu’il n’y avait pas de Français blancs, seulement des noirs et des arabes.
Il faut aller dans des rues plus retirées pour rencontrer des anciens, ceux qui ont lancé la Thaïlande dans les cités, au tournant des années 1980. Zedka est en pleine partie de belote, nimbé d’une brume d’after-shave et de chicha, parfum Double-Pomme. A cette époque, « nous les dealers, on était les seuls avec assez de pouvoir d’achat pour s’offrir des vacances ». C’étaient aussi les premiers à oser dépenser de l’argent pour les loisirs, « une sorte de révolution culturelle par rapport à nos parents ». L’été des autres, c’étaient immanquablement les colonies de la mairie – s’il y en avait –, parfois un foyer d’accueil, mais surtout le voyage au bled. Personne, nulle part, n’en dira jamais de mal. Intouchable, le bled, aussi sacré que la famille. Mais comme ils pouvaient être ingrats, parfois, ces étés sans fin dans des villages maussades et avides, où les « immigrés » étaient jalousés comme des milliardaires.
Zedka croit se souvenir que ce sont des clients d’alors – « les toxicos et les babas » – qui ont initié les dealers à la Thaïlande. Ou alors des braqueurs, des Lyonnais peut-être, autres vieux habitués du pays. Zedka n’est plus très sûr, pas fâché au fond de cette opacité des origines, qui épaissit encore la légende. Il aime surtout raconter comment son équipe embarquait souvent avec elle pour ses bordées à Pattaya un gamin de la cité, pioché parmi les plus pauvres. Au retour, le gosse racontait le paradis, extatique et intarissable, au petit théâtre de la cité.
Zedka a fini par rester en Thaïlande, une retraite en somme, à 55 ans. En France, ceux qui parlaient de racisme lui ont toujours paru « des fouteurs de merde ». Voilà un mois, il y est retourné par hasard. Il a pensé : « Mais qu’est-ce qui est arrivé à mon beau pays ? » Il n’a rien reconnu dans « ce territoire affolé, où des gens perdus ne se supportent plus les uns les autres et se barricadent entre eux. On serait en Afrique, je parlerais de conflits tribaux. Mais chez nous, comment ça s’appelle ?»
Soleil dans le dos, épaules brûlées à vif, Mourad et Soufiane pétaradent dans un embouteillage, à deux sur un scooter. Demain, ils choisiront une Harley-Davidson orange. Puis une Jeep rouge. Ou peut-être un scooter T-Max. Ici, les journées démarrent comme ça, dans une fureur du paraître, où on grimpe torse nu, tête au vent, sur des engins que personne ne pourrait se payer en France, mais que les loueurs thaïs marchandent pour pas trop cher à la journée.
« On est à Patong. Tu réalises ? », triomphe Mourad. Ils viennent d’arriver dans l’île de Phuket, à une heure et demie d’avion de Pattaya. Mourad est allé droit à l’hôtel où tout représentant de la cité des Pâquerettes se doit de résider, un cube de 4 étages sur la rue, 25 euros la chambre, piscine, climatisation, minibar avec préservatifs, McDo livré à toute heure. Chaque banlieue a fini par élire sa guest house, pour être sûre de se retrouver entre soi. Elles se ressemblent toutes, poussées par grappes dans le nouveau quartier Nanai Road, un coin de terre détrempé à peine quelques années plus tôt, avec de vagues baraques et un marché, un peu western, un peu Marguerite Duras.
La vie de quartier reconstituée
A leur tour, des restaurants ont ouvert. Tout naturellement, ce fut un spécial hamburger, un gastronomique halal ou un grec – oui, un vrai grec, comme dans la cité –. Puis ce furent les bars à chicha, plutôt chics, où le match PSG-Chelsea passe en direct, à l’aube, sur un écran plasma, et les salons de coiffure dont les patronnes ont appris à sculpter les coupes au rasoir. Le supermarché miniature, lui, était déjà sur place. Inutile de dire qu’ils sont là, les fameux « 4000 » de Patong, hallucinante reconstitution de la vie de quartier, jusqu’aux petits groupes devant le hall des hôtels et les discussions, la nuit, assis dans les escaliers.
En général, c’est Tchaï qu’on désigne « pour avoir provoqué ce raz de marée ». L’accusation vaut compliment. Tchaï, la quarantaine, est martiniquais, tendance Corbeil-Essonnes, avec un sérieux charisme. Les visiteurs venus de France se retrouvent jusqu’à quatre fois par jour dans un de ses deux restaurants des « 4 000 », le Green Ice et le Green Gourmet, à quelques minutes l’un de l’autre, bondés en permanence et surnommés « les QG ». En un mois de vacances, quelques-uns n’en décollent jamais.
A la terrasse, quatre gaillards de Toulouse viennent de faire le tour de la Terre, dix-neuf heures de vol, pour planter leur fourchette dans les recettes-cultes des quartiers, spaghettis au Boursin et escalope normande halal – avec crème, œuf à cheval et pommes sautées –, exportés tels quels par 30 degrés. « La caillera en vacances ?, plaisante un autre restaurateur de l’île. Mais ils sont presque les plus franchouillards de tous, du Jacques Tati, version wesh-wesh. » Un petit métis de Grigny, dans l’Essonne, s’excuse : « Ça rassure d’être là, entre Français. On ne parle pas beaucoup d’autres langues. » La Thaïlande est sa première vraie sortie, seul hors de la cité, à part quelques incursions à Paris. Toutes suivent le même périple, la descente des Champs-Elysées à quatre mecs dans une voiture, sans risquer un pied à terre. Bien sûr, ils matent ceux qui passent sur le trottoir, faisant des commentaires très fort, vitres ouvertes si possible. Puis ils poussent jusqu’à Montmartre, s’arrêtent dans le bistrot où ils étaient venus manger une crêpe, gamins, avec le centre aéré. Ils en prennent une dans la voiture et retournent au quartier.
Au Green Ice de Patong, comme à celui de Pattaya d’ailleurs, on débrouille aussi les dossiers graves, billets d’avion, argent perdu, meilleures contrefaçons de la ville… Quelqu’un crie à travers la salle : « Salima cherche une villa avec trois chambres. Qui s’en occupe ? » Un autre s’offusque qu’un policier thaïlandais lui ait demandé son permis. « Bientôt, ça va devenir comme en France ! »
Entre soi, on conseille de glisser 5 000 baths en cas de contrôle. « Quand on paie, ils nous respectent. Ils nous parlent comme à tout le monde. Il y en a même qui rient avec nous, comme si on était tous du même côté », raconte un garçon de Tremblay-en-France, dans le neuf-trois. Un douanier lui a demandé sa nationalité. Il a fait claquer le mot « français », très fort. « Chez nous, je ne me le serais pas autorisé. » Une appréhension sourde, l’impression qu’on pourrait lui rire au nez, comme pour signifier : « Toi , Français ? Tu t’es vu ? »
Tchaï, le patron, a commencé dans le petit « business de la sape » il y a une vingtaine d’années, France-Chine, escale en Thaïlande, avec des jeans, des survêtements de marque, des téléphones portables. Contrefaçon ou pas, les petits se les arrachaient au pied des immeubles de la cité. Dans le circuit des importateurs, ils étaient de plus en plus nombreux face au même casse-tête : comment manger halal en Thaïlande ? En 1997, Tchaï s’est dit que le bon plan serait d’ouvrir un restaurant. A sa grande surprise, l’opération se révèle bien plus facile « que prendre un abonnement à la médiathèque de Corbeil ». Formalités minimales, aucun stress, presque pas d’impôts et 40 % du chiffre d’affaires dans la poche au lieu des 15 % en France, 25 % en faisant du black. Sous l’enseigne « Restaurant français », le Green Ice ouvre en 1997, peint en vert pomme, PlayStation à disposition et versets du Coran au mur. Un triomphe.
La fille de Tchaï, 8 ans, fréquente l’école locale de Patong. Heureusement. Il n’aurait pas été tranquille de la mettre en classe en bas de chez lui, à Corbeil. Ici, le système lui convient : uniforme obligatoire, salut au drapeau et hymne national le matin, photo du roi, respect des adultes. Dans la salle, un type lève un bras bleu de tatouages pour demander s’il y a du tiramisu au Nutella en dessert.
L'impression d'être riche
On finit sur la plage, avec une dizaine de garçons des Hauts-de-Seine, autour d’un téléphone qui balance du rap dans un sable blanc comme du sel. Pas besoin de serviettes, des Thaïs vont venir en proposer. En voilà déjà un qui arrive, une bestiole dans la main : 200 baths le Polaroid avec le petit paresseux aux yeux jaunes. D’un bloc, les garçons se lèvent. Bien sûr qu’ils veulent la photo, et ils veulent aussi l’ananas découpé en cubes, les canettes de Coca, les bracelets tressés. Les petits vendeurs ont reniflé l’aubaine, ça déboule maintenant en courant, chacun avec son panier, aussitôt entouré par la bande entière qui dévalise successivement les glaces et les pizzas. C’est simple, ils veulent tout.
On se bat pour s’inviter. Des billets de banque sortent par poignées, même le taux de change donne l’impression d’être riche, 36 baths pour un euro. Dans la cohue, une jeune femme propose ses massages, rien de grave, de l’huile solaire appliquée sur un coin de transat. Cette fois, plus personne ne bouge ni ne parle. Elle avise un garçon, silhouette finement musclée, peau très noire, short Red Bull, les bras salement entaillés par un accident de scooter. Il y en a un par jour en moyenne sur l’île, deux gamins dans le coma en un mois. « Pour toi, gratuit », invite la masseuse. Et là, Red Bull se décompose, courant se réfugier derrière les autres au cri de : « Pourquoi moi ? »
Quand la jeune femme s’éloigne, l’ambiance retombe. « Moi, une fois, j’ai fait un vrai massage, celui avec supplément, annonce quelqu’un. Je voulais savoir. » Tout le monde baisse les yeux vers le sable, il commence : « La fille m’a dit : déshabille-toi. J’ai tout enlevé, sauf mon caleçon, bien sûr. » Chacun acquiesce, lançant en écho quelques « bien sûr » bourrus. « Mais elle a ri, elle voulait me l’enlever. » Le narrateur avale sa salive et tous les autres avec lui. Il faut attendre un peu avant qu’il continue. « A ce moment-là, il n’y a plus ni faible ni fort, tu n’es plus à la cité. J’ai plié mon caleçon sur la chaise, le plus lentement possible. Je me sentais un tout petit enfant. »
Plus loin, un autre groupe joue au ballon, gracieux dans le soleil qui tombe, au milieu d’une crique frangée de palmiers, derrière l’à-pic d’une falaise. Ils sont de Pithiviers, d’Orléans, du Mans. Leur rencontre ici les a fait rire, chacun ayant d’abord pris les autres pour des « racailles ». « En France, on ne se serait pas adressé la parole, peut-être même qu’on aurait dû se battre. » Tous travaillent – contrôleur à la SNCF, garagiste, animateur, ambulancier –, cumulant aussi un deuxième, voire un troisième emploi « pour tenir » – chauffeur, vigile, livreur.
Ce n'est pas dans le ton de s'afficher avec une Thaïe, go-go-girl ou fille de bonne famille. « Ils ne s’intéressent qu’aux femmes de chez eux », regrette une lycéenne thaïlandaise. D’elle-même, la conversation se met à rouler sur la France. Eux se sont toujours considérés « comme des citoyens normaux. c’est notre pays, je ne connais rien de mieux, dit l’ambulancier. Mais même les gens qui n’avaient rien contre les Arabes sont en train de devenir fous. On nous demande de fournir des gages, en blaguant, mais sans cesse, et toujours les mêmes : boire du vin rouge, manger du porc, donner des prénoms non musulmans à nos enfants. Sinon, ils nous regardent comme des tueurs ».
Le contrôleur de Pithiviers raconte avoir croisé un ami, l’autre jour. « Il était entre Blancs, il m’a envoyé un bonjour de loin, gêné. On ne se mélange plus. On ne s’appelle plus. On ne se dit plus les mêmes choses selon qui est présent ou pas. Ils ont leurs endroits, nous les nôtres. La crainte est née. » Il a perdu l’habitude d’écouter les nouvelles, ne croit plus à rien de ce qui se dit dans les médias, ne veut plus entendre répéter « islam, islam, islam, comme une condamnation permanente. Il faudrait inventer un bouton spécial pour arrêter la télé et même Internet ». Le contrôleur de Pithiviers regarde sa montre. Il a rendez-vous avec une fille : le coup de foudre, trois jours plus tôt. Elle aussi est partie en bande, une pharmacienne et deux institutrices, toutes de la banlieue de Lyon. ça se fait de plus en plus, ces dernières années : « Tout le monde va en Thaïlande ! On s’est dit, pourquoi pas nous ? »
Un temps, les go-go thaïlandaises ont tourné autour de la clientèle des « 4000 ». Plus maintenant. Ce n’est pas dans le ton de s’afficher avec une entraîneuse. Ni avec une jeune fille thaïe, d’ailleurs. Une lycéenne de Phuket prend l’air boudeur : « On leur fait peur. »
Elle est en train de boire un cocktail au club VIP du Séduction pour un anniversaire, petit groupe rieur de lycéennes en Prada et appareils dentaires, filles des grandes fortunes de l’île, dans la crevette ou l’hévéa. C’est une des seules tablées locales, il y en a peu à la haute saison touristique. « Les autres Thaïlandais ne sont pas assez riches », persifle la lycéenne. Battement de cils vers le reste de la boîte, où se bousculent exclusivement ceux des 4 000. « Eux ne s’intéressent qu’aux femmes de chez eux. »
Les patrons du Séduction, des Finlandais, ont d’ailleurs recruté un directeur artistique français, le talentueux DJ Tracks, qui invite des artistes sur mesure pour le public, Booba ou DJ Hamida. Ce soir, il est annoncé que LaCrim, rappeur de Chevilly-Larue avec un gros vécu de taulard, va chanter six succès : les entrées sont déjà bloquées, tables réservées à grands frais près de la scène.
Au Séduction, la compétition entre clients consiste à aligner pour la soirée le plus possible de champagne mais surtout de vodka, vendue dans de spectaculaires bouteilles de six litres, plus de 1 000 euros pièce. Les serveurs prennent soin de les dresser ostensiblement dès le début de la nuit, comme des quilles dans un bowling : la table la plus en vue culmine ce jour-là à 14 000 euros. Debout derrière, on s’impatiente de voir quels princes ont réussi à s’offrir ça. Ils arrivent, on s’écarte pour mieux les dévisager. Et voilà que sous les lumières apparaissent le garagiste du Mans, le contrôleur de Pithiviers…
Faire sensation. Exagérer. « Bosser comme des Pakistanais pour se payer la même chose que les dealers. » De toute façon, le flux des trafiquants s’est plutôt ralenti, moins voyant en tout cas, depuis que les tribunaux français se sont mis à comptabiliser les séjours en Thaïlande comme éléments à charge dans les dossiers de stupéfiants. Commander une autre bouteille, que tout le monde applaudisse. Mais un des noceurs se fâche qu’on veuille le photographier avec du champagne : ses parents pourraient le voir. « C’est fait pour avoir l’air classe, pas pour boire, précise l’ambulancier. On est musulmans. » Au petit matin, quand ils repartent, leurs bouteilles sont intactes, à part quelques verres.
Plus haut sur la corniche, du côté de Surin, se tient la réunion mensuelle d’une des associations de Français expatriés à Phuket : 900 environ sont inscrits au consulat de la ville, chiffre qui augmente de 10 % par an. « Les nouveaux venus sont plutôt de ceux qui n’auraient pas vocation à partir de France : des jeunes retraités aisés qui éprouvent lassitude et désaffection pour notre pays, notamment à cause de l’immigration », estime Eric Miné, élu FN aux élections consulaires.
Personne ne sait comment y commenter l’arrivée de ceux des 4000. « Le problème, c’est qu’ils ont le même passeport que nous » (!!!), se désole un représentant. « Nous avons suggéré de les appeler les French Muslims, pour que les autorités thaïlandaises ne nous confondent pas. » De son côté, Patrick a surnommé Nanai Street « la casbah » : « Ils ont recréé leur ghetto, ils ne veulent pas s’intégrer. Enfin, ici au moins, ils ne nous attaquent pas. » Puis, il raconte aimablement que 80 % des expatriés environ sont aussi venus à cause des femmes. « Les Thaïlandaises sont adorables, avec de petites attentions charmantes. » Lui-même mène avec l’une d’elles une nouvelle vie de milliardaire inimaginable en France. Celle d’avant se passait à Nice, au cabinet de Christian Estrosi, maire UMP de la ville.
Du Red-Bull dans des coupes de champagne.
Au zoo de Phuket, Mourad s’est assis à côté d’un tigre assoupi : 200 baths le cliché. Il a aussi posé en tirant la queue de l’alligator et Sofiane, son cousin, s’est fait prendre sur le dos d’un bébé éléphant. La veille, ils sont partis en excursion sur l’île Phi Phi. Ils ont fait des cartons au fusil à pompe dans un stand de tir, prenant bien soin, pour la photo, de ne pas cadrer le distributeur à chips fatigué, la pancarte qui prévient « No have M-16 et AK-47 » ou le ventilateur consciencieusement tagué par toutes les banlieues de France. Ils ont bien rigolé en imaginant ces images-là atterrir sur Facebook, avec des commentaires sur la Syrie. Ils ont bu du Red Bull dans des coupes à champagne au milieu de la piscine d’une villa louée 9 000 euros. C’est les vacances, c’est la mode, c’est la réussite.
Mourad se souvient n’avoir appris qu’à la mort de sa mère qu’elle vivait avec 900 euros par mois, pendant des dizaines d’années dans le même appartement. Lui travaille à la cantine d’un collège et mène, en parallèle, une carrière d’humoriste. Il voulait d’abord faire du théâtre. Mais dans la petite arène des Pâquerettes, le mot sonnait vieux. Il en avait honte. N’osait pas l’évoquer pour refuser une partie de football, presque comme s’il avait dit : « Désolé, je fais mes devoirs. »
Humoriste, en revanche, ça passait bien, avec quelque chose de glorieux. A l’époque, en tout cas. C’est devenu de plus en plus compliqué. Il y a eu Dieudonné, Charlie Hebdo… Personne ne sait plus trop de quoi rire. Quatre gars du quartier se sont rasé la barbe après les attentats. Finalement, peut-être que la photo du stand de tir, il faudrait l’effacer ?
Le Monde