Le prince du ParcSous le soleil de Doha, ces crêpes au Nutella ont un petit goût de... Saint-Germain-des-Prés. C'est écrit sur son accréditation : " Crêpes Saint-Germain ". Nabil Ziouani a quitté ce coin de Paris, sa boutique et son fourneau pour une semaine au Qatar. Il est venu trimer à La Crêperie, un stand du village de l'Open de tennis de Doha. Telle a été la volonté du président de la Fédération qatarie de tennis... un certain Nasser Al-Khelaïfi, connu des Français surtout pour avoir racheté le Paris-Saint-Germain.
Il y a deux ans, l'homme d'affaires quatari a craqué pour les crêpes de Nabil. "Un jour, il m'a dit : "Je veux les mêmes à Doha", raconte ce vendeur de 38 ans. Je ne savais pas qui c'était, il m'a dit qu'il était le patron d'un tournoi de tennis. J'y suis allé." C'est le 4e Open de Nabil. Hôtel 4 étoiles, vol... Tout est pris en charge par Nasser. Et dès que le président en a envie, on lui apporte une crêpe au Nutella made in Saint-Germain, son petit péché.

"Aujourd'hui, le Paris-Saint-Germain me suit partout", sourit Nasser Al-Khelaïfi. Où qu'il aille, " NAK " rime avec PSG. Même lors de la conférence de presse finale de l'Open de Doha, qui s'est terminé le 5 janvier, les journalistes ne peuvent s'empêcher de lui parler du club parisien. C'est d'ailleurs un fan du PSG qui a remporté le tournoi, Richard Gasquet, un copain.
Dans le monde du sport français, c'est probablement un des hommes qui auront marqué 2012. Son histoire se chante comme un conte oriental, celle d'un homme venu du désert pour sauver le PSG. " Je n'ai rien sauvé ", dit-il. Ce garçon de 39 ans n'a rien d'arrogant ou de clinquant comme peuvent l'être les buildings de verre qui caressent le ciel de Doha. Ce qui brille chez lui ? Ses dents, aussi blanches que sa gandoura ou que les coques de ses trois téléphones. Toujours connecté, toujours disponible, toujours joignable, mais difficile à suivre. Du 2 au 6 janvier, Le Monde a pu accompagner Nasser Al-Khelaïfi sur ses terres. "C'est la première fois que je laisse quelqu'un me suivre." Suivre ? C'est un bien grand mot. Difficile de coller aux sandales d'Al-Khelaïfi - qui ne s'habille jamais à l'occidentale au Qatar -, de caler un rendez-vous à l'avance même pour une séance photo. En cette première semaine de l'année, on se bouscule pour consulter ce personnage qui murmure à l'oreille du prince héritier, Tamim Ben Hamad Al-Thani. D'autant qu'il n'y a pas que le tournoi de tennis en ce début 2013 à Doha, le PSG y est également en stage.
Ambassadeurs, ministres et grands patrons de son pays, journalistes arabes et occidentaux, athlètes ou responsables sportifs comme Michel Platini... Nasser Al-Khelaïfi enchaîne les rendez-vous dans un salon marbré collé au court central ou dans l'un de ses bureaux. Impossible d'assister à une entrevue : l'homme gère jalousement ses affaires.
Nasser Al-Khelaïfi n'aime pas parler de lui. "Je ne fais que mon travail", dit-il. Son travail ? Il est donc président de la Fédération qatarie de tennis, et vice-président de la Fédération asiatique de tennis, président du PSG, président de Paris Handball, président du fonds Qatar Sports Investments (QSI), directeur général d'Al-Jazira Sport (AJS) et de BeIn Sport, membre de la commission d'organisation de la Coupe du monde des clubs de la FIFA... "Je dors deux ou trois heures par nuit. Je n'ai jamais connu une journée sans avoir l'envie de dormir." Ses journées à Doha, c'est Al-Jazira Sport jusqu'à 15 heures, une heure de fitness, puis direction la fédération de tennis avant d'aller retrouver sa femme et ses trois enfants. L'homme est très famille, et avant chaque match du PSG il appelle... sa mère.
"Je vais vous dire quelque chose : je n'aime pas le pouvoir, confie-t-il. Je délègue beaucoup." Constamment autour de lui, ses proches collaborateurs, deux ou trois, pas plus. Et un homme qui, quotidiennement, lui traduit la presse française. Ce n'est pas une cour, mais plutôt une bande de copains. Ça rigole, ça chambre, toujours ensemble. "C'est quelqu'un d'exigeant, il n'abandonne jamais, raconte Yousef Al-Obaidly, 33 ans, directeur général délégué de BeIn Sport France et Etats-Unis. Il est très soucieux des détails." Un soir, au village VIP de l'Open de Doha, les écrans de télé diffusent "naturellement" Al-Jazira Sport, sauf un branché sur... Dubaï TV, un concurrent. NAK est le seul à le remarquer, et il demande qu'on répare cette bavure.
A table, quelqu'un renverse la salière, Nasser Al-Khelaïfi la ramasse. Tout doit être à sa place. Sa timidité intrigue, et il semble presque gêné d'appeler une serveuse pour commander un thé au lait. "Quand il était petit, il était tellement timide qu'il baissait la tête lorsque quelqu'un le regardait, raconte son grand frère, Khaled. Le tennis lui a donné confiance en lui."
Nasser est le premier Qatari à avoir joué dans un tournoi ATP. Son meilleur classement : 995e en 2002. Son palmarès en simple : 12 victoires, 39 défaites. Dans un quartier de Doha qui borde le golfe Persique et qui porte le nom de sa famille - au Qatar, les grandes familles ont reçu de l'ancien émir un territoire -, un club de tennis. "Il est tombé amoureux de ce sport", se souvient son grand frère. Grâce au tennis, Nasser rencontre le prince héritier : il a 6 ans, lui en a 12. Ils se fréquentent en équipe nationale, partent ensemble à l'étranger pour suivre des sessions d'entraînement... "C'est comme un frère, explique Nasser Al-Khelaïfi, l'émir est comme un père." Proche, très proche de la famille royale, lui qui fera des études d'économie à l'université de Doha."Le prince a confiance en lui, et Nasser a le poids nécessaire pour avoir les financements qu'il souhaite", note Mohammed Ammor, directeur de l'information d'Al-Jazira Sport.
Dans les locaux de la chaîne en pleine expansion, le patron pense que ses troupes ne l'"aiment pas trop". Il inonde en continu ses hommes d'e-mails ou de textos. Il est constamment branché sur les 20 chaînes d'AJS sur son iPad. Il y a quelques jours, lors d'un résumé de match, les logos des clubs apparaissant à l'écran sont trop fins à son goût : le patron fait une capture d'écran, l'envoie et demande que des changements soient apportés. "Il est perfectionniste à l'excès", constate, dans un doux euphémisme, M. Ammor.
"Et dire qu'il vient de nulle part", raconte Hamad Ben Khalifa Ben Hamad Al-Thani, président de la Fédération de football du Qatar (QFA). Ce membre de la famille royale ajoute : "Je l'ai vu grandir, ça prouve qu'au Qatar on peut réussir sans avoir de sang royal." Nasser est le petit-fils et le fils de pêcheurs de perle renommés. "Difficile de dire si nous étions riches, mais très jeunes nous sommes partis en vacances à Londres", raconte Khaled, l'aîné des quatre frères.
"Sa force, c'est qu'il sait qu'il ne sait pas. Il écoute plus qu'il ne parle", égrène le président de la QFA. En France, son écoute et son sourire sont appréciés. Ses efforts pour parler français aussi. "Il est d'une exquise courtoisie", note Nicolas de Tavernost, le patron de M6 et des Girondins de Bordeaux. "C'est un très très grand malin, affirme Vincent Labrune, le président de l'Olympique de Marseille. Il est très fier, il n'aime pas être contrarié." Comme à l'automne 2012, quand il a dû renoncer à se présenter à l'élection au conseil d'administration de la Ligue 1 car il n'était pas certain de se faire élire. Sa double casquette - boss du PSG et du principal diffuseur de la Ligue 1 avec BeIn Sport - pouvait poser un problème de conflit d'intérêts. "Il a été seigneur sur ce coup-là", juge Bernard Caïazzo, le président du conseil de surveillance de Saint-Etienne. " C'est un redoutable négociateur", reconnaît un détenteur de droits qui souhaite garder l'anonymat.
Il faut le voir avec les joueurs du PSG, avant un match ou pendant les préparations à Aspire Zone, la luxueuse académie du sport de Doha. "C'est rare de voir un président aussi proche de ses joueurs ; et quand il est à Paris, il est présent quasi quotidiennement avec nous, s'étonne Blaise Matuidi, le milieu de terrain du PSG qui reprend le championnat vendredi contre Ajaccio. On sent qu'il a l'amour du club." "Oui, j'aime Paris, j'aime le PSG, répète Nasser Al-Khelaïfi. J'ai grandi avec Raï, Dahleb... La première fois que je suis venu à Paris, en 1988, en sortant de l'aéroport, je suis allé directement voir la tour Eiffel parce que je l'ai toujours vue sur le logo du club."
En mai 2011, le fonds qu'il dirige rachète le club. On parle de 50 millions d'euros. Le dirigeant sourit : "C'est largement moins." Qatar Sports Investments aurait simplement épongé les dettes de l'ancien actionnaire américain, Colony Capital, en échange des clés du Parc des Princes, soit 25 millions. Ce qu'il ne peut démentir, en revanche, ce sont les 250 millions d'euros dépensés pour débaucher les Ibrahimovic, Moura, Silva et autres Verratti.
Le PSG promet de multiplier par trois son chiffre d'affaires - près de 300 millions d'euros - d'ici à mai 2013. L'arrivée massive de stars venant du Brésil a fait grimper les droits de la Ligue 1 au pays du foot. En 2012, ils valaient 200 000 dollars, (153 000 euros) ; aujourd'hui, ils dépassent 1 million de dollars. En France, BeIn Sport compte plus de 1,2 million d'abonnés en six mois d'existence alors que les prévisions tablaient sur 500 000 fin 2012. "On nous a même proposé 1 million de dollars pour jouer un match amical en Suède, raconte le président du PSG. J'ai refusé. On vient de me proposer plus de 1 million pour faire un tournoi contre le Real Madrid, la Juventus et l'Inter, je réfléchis."
La petite perle brésilienne, Lucas Moura, raflé pour 40 millions d'euros à Manchester United, a été présenté en grande pompe à Doha, le 1er janvier. "Nous avons amélioré, à la marge, l'offre, reconnaît Jean-Claude Blanc, le directeur général délégué du PSG. Nasser a su trouver les bons mots pour le convaincre de venir." "Il s'y connaît vraiment dans le business du football, salue en fin connaisseur Carlo Ancelotti, l'entraîneur vedette du PSG. J'ai le même salaire aujourd'hui qu'à Chelsea, mais le projet de Nasser de faire de Paris un grand club m'a convaincu. Et puis, il est jeune."
Et combien gagne le patron ? "Je ne suis pas multimillionnaire ou milliardaire, je n'ai pas de jet privé ; je touche un salaire, voilà tout, répond Nasser Al-Khelaïfi. J'ai la mentalité française, on ne parle pas d'argent." (Mais bien sûr

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"Il ne faut pas se fier à sa courtoisie, son sourire cache quelque chose", tempère Nicolas de Tavernost. "Dans ce monde, il faut être juste, droit, confiant et charmeur", résume l'aimable Nasser Al-Khelaïfi qui parvient jusqu'ici admirablement à faire taire les critiques autour de lui.