Citation (VNR @ 05/02/2019 19:25)

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L’investissement « passif », nouveau talon d’Achille des marchés ?
Plus de dix ans après la crise, les sociétés américaines BlackRock, Vanguard et State Street dominent les marchés grâce à une gestion, moins coûteuse, qui se contente de suivre les indices boursiers. Au risque de mettre à mal la stabilité financière ?
Par Eric Albert Publié aujourd’hui à 11h30, mis à jour à 11h30
Quand John Bogle est décédé le 16 janvier, à l’âge de 89 ans, les médias financiers anglo-saxons l’ont couvert d’éloges. « Le saint patron des investisseurs amateurs » (The Economist) ; « un des plus grands hommes de l’histoire de l’investissement » (The Financial Times) ; « une légende » (CNBC). L’Américain, avec ses manières polies et son accent impeccable propre aux WASP (White Anglo-Saxon Protestant) de la côte est des Etats-Unis, fait un héros inhabituel. Pour un homme qui a créé en 1976 « l’innovation financière la plus utile » (dixit The Economist), il était resté d’une étonnante modestie. Il n’avait pas amassé une immense fortune personnelle et n’avait rien du gérant caricaturé dans Le Loup de Wall Street.
A la fin de sa vie, M. Bogle était pourtant inquiet. Dans une tribune publiée en novembre 2018 dans le Wall Street Journal, il avait tiré la sonnette d’alarme : « N’avons-nous pas eu trop de succès, pour notre propre bien ? » Selon lui, le produit financier qu’il avait inventé était devenu tellement dominant qu’il risquait de devenir un monstre incontrôlable. Cette innovation financière est l’humble fonds indiciel : un fonds d’investissement qui se contente de suivre un indice boursier (CAC 40, FTSE 100, S&P 500…), sans chercher à faire mieux. De la gestion « passive », comme la profession la surnomme, par opposition à la gestion « active », où on choisit des actions individuellement une par une, pour essayer de faire mieux que le marché.
M. Bogle avait compris avant tous les autres que les gérants font rarement mieux que les marchés. Certains réussissent à se démarquer pendant quelques années, mais sur le long terme, ils reviennent dans la moyenne. Pis encore, ils se font rémunérer très cher, si bien que le rendement final pour l’épargnant est en dessous du niveau des indices.
Son concept a mis du temps à convaincre, mais depuis deux décennies, il révolutionne les marchés. La tendance s’est particulièrement accélérée depuis la crise de 2008. Aujourd’hui, 20 % de tous les investissements dans le monde sont de la gestion « passive », un quadruplement en vingt ans. Pour les actions, la proportion atteint 43 % du marché aux Etats-Unis et 30 % en Europe. Et elle devrait continuer à augmenter. Le consultant PwC prévoit un doublement des encours passifs d’ici à 2025. Outre les fonds indiciels, le succès de la gestion « passive » vient aussi des « Exchange Traded Funds (ETF) », des produits financiers très populaires qui répliquent les indices et sont eux-mêmes cotés en Bourse.
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Ce triomphe s’explique aisément. La gestion « passive » coûte beaucoup moins cher. Plus besoin de rémunérer à prix d’or un gérant qui passe son temps à acheter et à vendre. Il suffit d’acquérir les actions qui composent l’indice et d’attendre. « Prenez un retraité. Au début des années 1980, son fonds de pension lui coûtait 2 % de frais de gestion par an. Aujourd’hui, la même chose, en gestion passive, revient à peut-être 0,25 %, explique Francisco Gomes, de la London Business School. Pour un investissement qui dure quarante ans, cela change tout. » La différence est même sidérante : pour la même mise de départ et le même rendement, la gestion « low cost » rapporte à l’arrivée 70 % de plus à l’investisseur. « La montée en puissance de l’investissement passif a été une très bonne chose pour les épargnants », estime M. Gomes.
Influence démesurée
Vanguard, la firme créée par M. Bogle, se vante aujourd’hui de facturer des frais de 0,11 % des encours par an en moyenne. « C’est un cercle vertueux, explique Thomas Merz, responsable de la vente des produits en Europe. Nos fonds coûtent moins chers, donc nos clients restent plus longtemps sans retirer leur argent, ce qui entraîne moins de frais et fait baisser les coûts. » Cette méthode est tellement peu chère que Fidelity, un autre gestionnaire américain, a lancé en 2018 un fonds indiciel gratuit. Frais de gestion : 0 %.
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Tout ceci semble plutôt une bonne nouvelle. Et pourtant, ce chamboulement inquiète de plus en plus. Le premier problème est l’extrême domination de trois firmes dans cette gestion « low cost » : Blackrock (6 000 milliards de dollars d’encours, environ 5 300 milliards d’euros), Vanguard (4 900 milliards de dollars), State Street (2 500 milliards de dollars). Ensemble, les trois entreprises américaines contrôlent l’équivalent du produit intérieur brut (PIB) de la Chine, la deuxième puissance économique mondiale.
Ces géants sont partout. Ils possèdent 18 % des 1 600 premières entreprises cotées aux Etats-Unis. En France, où le phénomène est plus récent, ils sont très puissants : Vanguard et Blackrock possèdent chacun 2 % des entreprises du CAC40. Le premier gestionnaire européen, Amundi, contrôlé par le Crédit agricole, est deux fois moins important.
A tel point que M. Bogle s’inquiétait avant sa mort. « Les fonds indiciels devraient finir par dépasser la barre de 50 % (du marché actions américain), écrivait-il en novembre 2018. Si c’est le cas, les “trois grands” posséderont 30 % de la Bourse américaine : un contrôle effectif. Je ne crois pas qu’une telle concentration servira l’intérêt national. »
Cette extrême domination des nouveaux maîtres des marchés est la conséquence des frais très faibles facturés dans la gestion « passive ». Avec des marges si limitées, seuls les plus gros peuvent s’en sortir, bénéficiant d’économies d’échelle. Mais cela commence à susciter de sérieux débats sur leur influence démesurée, comme l’a illustré la bataille qui a ébranlé Procter & Gamble en 2017.
Nelson Peltz, qui dirige un fonds activiste, s’était attaqué à la direction du groupe américain, voulant réorganiser l’entreprise pour dégager un rapide bénéfice. Finalement, la bataille a été départagée par les trois grands : Vanguard a soutenu la direction de l’entreprise, State Street et BlackRock ont opté pour l’activiste. Les gérants « passifs » ont été, bien malgré eux, obligés de choisir leur camp.
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En 2018, après une fusillade dans une école en Floride, le débat a de nouveau éclaboussé les trois géants. Puisqu’ils détiennent des actions dans de nombreuses sociétés d’armement, ne sont-ils pas responsables de la prolifération des armes aux Etats-Unis ? Leur « passivité » risque de devenir une « immoralité », ont estimé les critiques.
L’envolée de la gestion « passive » provoque une autre crainte, pour l’ensemble des marchés : l’amplification des comportements moutonniers. Avec cette technique, tout le monde achète puis revend en même temps les mêmes actions en fonction de l’évolution de l’indice.
Nadia Grant confirme. La Française, spécialiste des actions américaines, a commencé sa carrière de gestionnaire en 2000. Elle travaille désormais pour Columbia Threadneedle, une société britannique, et fait de la gestion « active ». « Aujourd’hui, dit-elle, le marché est complètement différent de celui de mes débuts. Au quotidien, le tiers de la liquidité vient de la gestion passive mais cette proportion augmente fortement en cas de choc. »
Elle en veut pour preuve les soubresauts de février 2018. Des statistiques de l’emploi américain avaient pris les marchés par surprise et provoqué une soudaine baisse : « Beaucoup d’investisseurs passifs se sont mis à vendre en même temps, sans prendre en compte les fondamentaux. Ensuite, ils sont tous revenus en même temps. Ils accentuent les mouvements. » Si Mme Grant est persuadée que les produits « passifs » sont là pour rester, et qu’ils ont aidé à faire baisser les frais, elle estime qu’il faut un équilibre avec la gestion « active ». « Et, désormais, en tant que gérant, il faut avoir le cœur bien accroché… »
Fin de la période dorée
L’inquiétude est d’autant plus forte que l’essentiel de la hausse de la gestion « passive » a eu lieu cette dernière décennie, alors que les marchés étaient en croissance régulière, soutenus par la politique accommodante des banques centrales (« quantitative easing »). Cette période dorée touche à sa fin, comme l’a prouvé la forte correction des derniers mois de 2018. « Or, on ne sait pas vraiment comment la gestion “passive” va réagir dans un marché baissier, estime Steven Libby, de PwC. Un gestionnaire actif sélectionne des entreprises en fonction de leur valeur fondamentale, qui résiste mieux quand les marchés baissent. »
Même la Banque des règlements internationaux (BRI), la banque des banques centrales, s’inquiète. « Quand ils investissent ou quand ils retirent leur argent, les investisseurs “passifs” achètent ou vendent des paniers entiers d’actions qui constituent les indices, note l’étude publiée en mars 2018. Cela peut faire bouger tous les prix en même temps. »
Néanmoins, l’étude conclut sur une note plutôt rassurante. Elle a passé au crible trois secousses violentes qui ont eu lieu entre 2013 et 2016 et a trouvé que… les gestionnaires actifs paniquaient plus vite que les passifs, n’ayant pas les nerfs de patienter. « Les investisseurs des fonds indiciels ont exercé une influence stabilisante », estime finalement la BRI.
Paul Jackson, vétéran des marchés et aujourd’hui analyste à Invesco, partage ce point de vue. Pour lui, les cris d’alarme contre la gestion « passive » viennent de la « jalousie » des gérants d’autrefois qui se font prendre leurs parts de marché. A la prochaine crise boursière, on saura lequel de ces deux camps a raison.
Eric Albert (Londres, correspondance)